Michaël, l' Horus vivant
Par Giauque Cédric
Réhsy se concentrait. L'si- Fer lui avait dit que pour utiliser ses pouvoirs, il lui suffirait de penser intensément au but de sa malveillance. Il focalisait donc son esprit tout entier sur les hippopotames qui se baignaient en troupeau, dans le méandre du Nil, en contre- bas de la dune de sable où il se trouvait.
De son perchoir, il pouvait voir le navire du pharaon glisser sur les flots en direction de l' intérieur de la courbe.
Réhsy se fit la réflexion qu' il n' avait plus beaucoup de temps pour mettre son plan à exécution. Bientôt, le navire passerait le méandre et serait hors de danger. Cette pensée fut suivie par une autre, à savoir que ses pouvoirs étaient difficiles d' utilisation. L' si- Fer aurait pût lui laisser une tablette où aurait étée inscrite une marche à suivre, mais non ! Il devait se débrouiller avec cette nouvelle magie, tout seul.
Il sentait bien couler en lui, une énergie aussi grisante que puissante. Une magie qui le brûlait presque de l' intérieur. Le hic, c' était qu' il avait beau se concentrer sur sa tâche, rien n' y faisait. Le troupeau de mastodontes hippopotamiques restait de marbre et ne semblait pas enclin à s' énerver et à faire chavirer le navire du roi.
Il s' éloignait de son but et se déconcentrait. Il le remarqua et une pointe d' énervement lui passa par la tête. Il sentit alors un changement du flux maléfique qui sembla s' intensifier avec la colère. Il se laissa aller à cette nouvelle sensation et remarqua que le flux augmentait avec sa colère.
Il avait trouvé comment utiliser ses pouvoirs. Cela fonctionnait avec la haine, la colère, bref avec le Mal. Et le Mal, il connaissait. Ce serait facile.
Il se reconcentra sur les hippopotames, en essayant de visualiser sa colère partant de lui jusqu' au troupeau. Tout d' abord rien ne se passa. Continuant de se concentrer, Réhsy alimenta sa colère et sa haine de l' Egypte et de son roi, en pensant aux défaites de son peuple face à l' armée de pharaon. L' humiliation d' Hattousil, son roi bien- aimé, par Séthy, à Kadesh avait bouleversé tout le pays hittite et la haine qui en résultait pour le marchand, était un bon combustible au Mal dont il se servait maintenant.
Il senti le pouvoir partir de son plexus et s' élancer dans ses bras, tendus vers l' avant. Une sorte d' énergie malveillante et malfaisante sourdi de ses membres supérieurs et fila vers le troupeau, en contre- bas. Celui- ci, commencait d' ailleurs à s' agiter. Un mâle énorme, certainement le dominant, commença à donner des coups de têtes de droite à gauche. Son manège agressif ne manqua pas, bientôt, d' énerver ses congénères.
L' eau du Nil se troubla des alluvions soulevées par les pattes des animaux de plus en plus en colère. Des cris sourds et rauques se firent entendre et les hippopotames commencèrent à se donner des coups de dents, déchirant ça et là quelques lambeaux de peau sombre. Les blessures ne firent qu' accentuer l' énervement déjà général, du troupeau.
Sur sa dune, le marchand hittite redoubla ses efforts. Haletant sous la pression de ce flux maléfique, il suait à grosses gouttes. Le soleil déjà haut dans le ciel chauffait caniculairement l' air ambient, mais Réshy était encore plus brûlant que cela. Sa peau prenait une teinte rouge sous l' effet de ses pouvoirs.
Au bord de l' évanouissement, Réhsy accentua encore sa volonté de faire le Mal, sur le troupeau, et essaya de les visualiser en train de se jeter sur l' embarquation.
Lançant ses dernières forces dans le sortilège, Réhsy se mit à gémir car la chaleur devenait véritablement impossible à supporter. Dans un cri rauque, au bout de rouleau, le marchand senti une formidable explosion d' énergie, qui partit de ses bras toujours tendus et filer à une vitesse vertigineuse vers le mâle dominant.
Celui- ci, rendu fou de rage par la sensation de colère et de danger, se précipita sur ce qu' il avait sous les yeux, c' est à dire le bateau royal. Ses congénères, tout aussi excités que lui, se ruèrent après le dominant, dans un bel ensemble de meute. Le bateau de pharaon fût pris d' assaut par les énormes et teigneux animaux et fût mis à mal sous les coups de dents et de têtes.
Voyant que ses projets s' exécutaient, le marchand hittite se relacha en soupirant. Il s' assit dans le sable brûlant, mais n' y fit pas attention, car il était au bord de la syncope. L' effort avait été trop grand pour lui, un simple mortel. Se servir des pouvoirs des Dieux avait un effet dévastateur sur les humains.
Observant la scène en contre- bas, il sourit. Le bateau, comme il l' avait prévu, était pris dans la tourmente du troupeau déchainé. Nombres de marins avaient déjà passés par- dessus bord.
Nul doute que pharaon et sa suite y passeraient.

Narcissique, vantard invétéré, Le vizir, Chénar, racontait à sa femme, par le détail, son aventure avec Réhsy. Celle- ci l' écoutait, admirative, en pensant que son mari serait peut- être bientôt pharaon, succédant à son père, Séthy.
<<- Te rends- tu compte des avantages que va nous apporter Seth ? >>
<<- Allons- nous attendre encore longtemps, mon aimé ?>>
<<- Avec un tel allié, Seth Lui- même, mon avènement est pour bientôt. Ce marchand hittite s' occupe déjà de mon père et de mon frère. Avec l' aide de Seth, j' écarterai Touya, ma mère, de la régence du royaume. Alors, je m' emparerai du pouvoir. >>
<<- Et cet Aarun, qu' en feras- tu ? >>
<<- Il n' est pas Egyptien, il n' a donc aucun poids politique ici, il ne devrait pas poser de problèmes. >>
<<- Pourtant, pharaon l' a convié à ce voyage aussi soudain qu' imprévu... laissa plâner la femme du vizir. >>
<<- Je sais, mais si mon père à pris Ramsès avec lui, ce ne doit pas être très important. De plus, comme je te l' ai dit, ils ne devraient pas en revenir vivants... >>
Coupant cour à la discussion, le vizir se dirigea à grands pas vers son bureau. Il lui fallait rattrapper le retard que lui coûtait son escapade à l' oasis de Kargeh. Il devrait rendre des comptes sur les affaires en cours, le soir même, auprès de sa mère, la grande épouse royale, Touya.
Sa femme, vêtue d' une robe blanche transparente laissant échapper ses seins généreux, le suivit quelques instants plus tard. Le fait de se savoir bientôt reine d' Egypte l' excitait comme une puce. Elle voulait son homme et elle l' aurait.
Rajustant sa perruque délicatement parfumée, elle poussa la lourde porte du bureau du vizir. Elle s' arrêta sur le porche et observa l' homme qui partageait sa vie et ses besoins de pouvoirs. Il semblait très attirant derrière son bureau de bois rare. Le fait de le savoir à ce point machiavélique le rendait encore plus séduisant, à ses yeux.
Laissant couler sa robe à terre, elle s' avança vers des promesses de sensations électrisantes.
Chénar leva les yeux et observa sa femme, nue, qui s' avançait sans pudeur. Il ne la trouvait pas jolie et préférait de loin honorer les servantes à la croupe ferme et aux seins pulpeux.
Mais avec son épouse il pouvait se laisser aller à des pratiques spéciales. Car Chénar aimait faire mal.
Son épouse adorait avoir mal.
La session de travail s' annonçait très chaude.

Le marin de proue donnait des indiquations très précises, au capitaine, sur le tirant d' eau. Le navire se frayait son bonhomme de chemin parmis les roseaux qui bordaient le Nil.
C' est alors qu' un garde donna l' alerte. Le troupeau, que tous s' évertuaient à éviter, semblait devenir fou. Un énorme mâle donnait des signes évidents de nervosité et commençait même à donner des coups aussi puissants que dévastateurs.
Pharaon s' avança jusqu' à l' avant du bateau et constata par lui- même qu' ils couraient tous un grand danger. Ramsès le rejoignit :
<<- Ca ne s' annonce pas bien, n' est- ce pas, père ? >>
<<- C' est le moins que l' on puisse dire, mais nous sommes sous la protection de Sobek, le Dieu crocodile ! >>
<<- Cela suffira- t' il ? >>
<<- Ne doutes jamais des Dieux, mon fils. Si Sobek le veut bien, nous passerons. >>
A peine ces mots prononcés, le vieux mâle se jeta contre le flanc de l' embarquation. Le navire émit un cri de bois torturé, alors que l' hippopotame emportait un bout de coque.
A bord, ce fût aussitôt la panique. Tous les marins, par expérience, savaient que l' on ressortait rarement vivant d' une attaque d' hippopotames. Pourtant, nul ne fuit. Tous restèrent à leur poste, premièrement pour rester avec pharaon, et, deuxièmement, parce qu' il n' y avait aucune échappatoire. Sauter du bateau c' était se retrouver au milieux du troupeau maintenant rassemblé tout autour, donc d' être certain de mourir déchiquetés. Un bien piètre avenir, nous en conviendront.
Aarun fût valdingué d' un coin de l' autre, alors que Séthy restait miraculeusement debout. Ramsès boulait, lui- aussi, sur le pont.
Le timonnier, vissé à la barre, essayait de tirer le navire de ce mauvais pas. Séthy lui faisait des signes, quant à la manoeuvre à suivre. Malheureusement, les rames ne servaient à rien, les animaux ayant tôt fait de les réduires en cure- dents. Ce qui aurait constitué une invention en avance sur son temps, mais qui avait le désavantage de n' être que peu pratique pour la navigation.
L' équipage ne pouvait donc compter que sur la voile, et, si l' attaque ne cessait pas bientôt, ce pour pas très longtemps, car déjà le mât donnait des signes de faiblesse.
Aarun se cramponnait au bastinguage, tandis que Séthy assurait toujours la manoeuvre. L' Empereur aurait bien aimé n' avoir que la moitié de l' aplomb du pharaon.
C' est alors qu' il vit Ramsès en mauvaise posture. En effet, le jeune prince d' Egypte menaçait de passer par- dessus bord.
Aarun cria un avertissemment à Séthy, mais le son de sa voix fût couvert par les cris féroces des animaux. Séthy se concentrait toujours pour trouver l' ouverture salvatrice dans le troupeau déchainé. Cependant, bien plus près qu' Aarun de son fils, il ne se doutait pas du drame qui se jouait juste derrière lui.
Un nouvel assaut du mâle dominant, gigantesque animal massif, fit trembler le navire de plus belle. Le pont crissa et ce fût tout le bateau qui trembla.
Ramsès, déjà fortement secoué, à bout de force de se cramponner ainsi, lâcha prise. Il rebondit sur le pont et fût projeté contre le bastinguage opposé.
Celui- ci craqua sous l' impact mais tint bon. Une nouvelle attaque, cette fois les mammifères aquatiques s' y mirent à plusieurs, reprojeta Ramsès à son point de départ. Là aussi, le bastinguage tint bon.
Aarun, voyant que Ramsès ne pouvait attendre de l' aide que de lui, commença une progression cahotante, en direction du prince. Les coups répétés soulevaient maintenant le navire. Les hippopotames avaient changé de stratégie et attaquaient le navire depuis en dessous. A ce rythme, le navire coulerait bientôt.
Un coup plus puissant vit comme effet de repropulser Ramsès contre le bastinguage opposé. Celui- ci, déjà fortement malmené auparavant, céda dans une gerbe de bois brisé.
Le craquement fit se retourner le pharaon, qui ne pût qu' assister à l 'accident de son fils.
De ce fait, Ramsès se retrouva plongé au beau milieux d' un troupeau d' hippopotames en colères. Séthy ne pût qu' esquisser un geste dérisoire pour rattrapper son jeune fils. Trop tard.
Aarun vit toute la scène comme au ralenti, l' adrénaline dopant son système nerveux. Un nouveau coup de boutoir, fit tanguer dangereusement le navire.
Bizarrement, Séthy ne fit rien pour sauver son fils. Il s' approcha de la proue et se pencha au- dessus des flots tourmentés. Incrédule, Aarun le vit se mettre à prier en tendant le bras dans l' eau. Il ne comprennait pas ses paroles, mais il était sidéré par l' attitude du roi.
Comme dans un rêve, il se vit approcher du trou dans le bastinguage où avait passé Ramsès. Un coup simple coup d' oeil lui suffit pour voir une tache rouge sur les eaux bouillonnantes.
Cela ne voulait dire qu' une chose. Ramsès était passé par la gueule d' un hippopotame.
Avec un dernier regard pour le pharaon, il sauta dans les flots tumultueux.

La grande épouse royale, Touya, occupait le bureau de pharaon. En son absence, il lui revenait de s' occuper de royaume de Haute et Basse Egypte. Pour le peuple, cela ne faisait aucune différence, l' important était qu' une personne d' essence divine soit au pouvoir.
En plus d' être grande prêtresse d' Isis, Touya assurait donc les fonctions de son mari. Mais cela n' était point une corvée, car en effet, le rôle d' un couple royal était de se dévouer pour la grandeur du pays et de son peuple.
La rêgle de Maat était claire à ce sujet : le peuple n' était pas au service de pharaon, c' était le pharaon qui était au service du peuple. Sa nature divine, descendant d' Horus, lui permettant d' assurer la bonne marche des affaires et de la paix. Une épouse royale, descendante d' Isis, était également obligée, moralement, à suivre les mêmes règles.
Le fait de célébrer les divers rites des nombreux Dieux d' Egypte, avait encore plus cimenté le couple royal. Plus qu' une entente profonde entre les deux époux, c' était une harmonie mystique et magique qui les unissait. Toucher au domaine des Dieux leurs avait ouvert des mondes insoupçonnés du peuple.
Une union psychique si forte s' était installée entre les deux époux, que, soudain, Touya se releva si brusquement qu' elle envoya valser à travers la pièce, plusieures tablettes de plâtre, qu' elle était en train d' examiner.
Livide, le souffle oppressé et court, elle eu pourtant du mal à rester debout.
Sa vue se troublait pour l' engloutir dans des ténèbres d' encre de Chine. Le marbre du sol semblait devenir mou comme du miel, et Touya s' affala de tout son long.
Elle aurait voulut crier pour appeler à l' aide, mais n' y parvint pas. Les gardes postés derrière les lourdes portes à battant, n' auraient pas fait long pour lui porter secour. Encore fallait- il qu' ils se doutent que quelque chose de grave se passait.
Haletante, Touya vit sa vision se brouiller. Elle descendait vers un abîme de noirceur, irrémédiablement aspirée vers le fond. Et bizarrement, cela lui apportait autant de frayeurs que de bien- être. Si ce n' était cette sensation d' étouffement, l' expérience aurait pût être agréable.
Soudain, une forme se matérialisa au fond du puit de ténèbre. Plus elle avançait vers cette forme, et plus ses contours lui devenaient familiers : Le visage de Séthy.
Touya regarda attentivement ce visage tant aimé et constata une grande tristesse dans ses traits.
Sa vision redevenait normale et le visage de son pharaon de mari s' estompait à mesure. Que pouvait donc bien dire cette vision. Car, maintenant Touya en était sûre, il ne faisait aucun doute que c' était là une manifestation de la magie qui unissait les deux souverains.
Séthy, quelque part entre Thèbes et le delta, était en danger. Elle ne pouvait dire la nature de ce danger, mais savait intimement que son mari, donc son fils et l' étranger, étaient à la merci de forces néfastes.
Se relevant, elle fit convoquer un capitaine d' une garnison de chars, en qui elle avait toute confiance, pour le charger d' une mission : emmener une petite escouade et retrouver Séthy, de toutes urgences.
Pas de repos avant de l' avoir vu.

En voyant son fils passer par- dessus bord, le pharaon avait voulu se précipiter pour le retenir. Mais, malheureusement, il n' avait pas été assez rapide. Sa confiance en la protection d' Amon et de Sobec fût alors mise à mal. Pourquoi les Dieux laissaient- ils cet accident arriver. Surtout que, Séthy en était bien conscient, cette chute signifiait la mort du jeune prince.
Pris de court par la situation, il plongea sa main dans le Nil, cherchant un contact physique avec le gros mâle dominant. Se penchant dangereusement au dessus des flots, il toucha enfin la peau râpeuse du puissant animal. Poussant de toutes ses forces sur la tête de l' animal, il maintint fortement un contact direct entre lui et l' hippopotame.
A ce moment, du coin de l' oeil, il vit Aarun plonger à la suite de son fils, au milieux d' une tache rouge qui allait en s' épaissisant.
Il n' y avait plus une seconde à perdre pour le pharaon, qui entonna une sorte de mélopée gutturale :
<<- Ô Amon, béni des Dieux, Père des Terres d' Egypte, je demande ta protection.
Que Sobek, le Dieu Crocodile, m' accorde sa bienveillance et sa protection. Que la fureur de l 'animal soit remplacée par l' amour des Dieux. Afin de sauver le fils de pharaon, descendant d' Horus. >>
Séthy, presque en transe, répétait inlassablemment cette prière. Encore et encore, il invoquait les Dieux.
Le troupeau se déchénait toujours sur le bateau. Séthy gardait néanmoins un oeil sur les flots, derrière lui, là où avait plongé Aarun. Il vit celui- ci refaire surface, reprendre son souffle et, après une grande inspiration, redisparaître sous l' eau saumâtre.
Séthy se concentra sur sa prière. Il ne pourrait aider son fils que de cette manière. Souvent au cours de son règne, il avait usé de magie, étant le seul avec les prêtres de Thèbes à pouvoir en user. Jamais pourtant, l' enjeu ne lui avait semblé si proche de lui. La magie d' un pharaon était grande. Un pharaon connaissait nombres de rites magiques et pouvait maîtriser la force des Dieux. Celui qui s' appelait littéralement " de Seth " possédait donc une parfaite maîtrise d' une magie aussi grande et dangereuse que celle du Maître du Désert.
Il s' employait donc à canaliser les forces d' Amon et de Sobek en un seul but : calmer ce fichu troupeau d' hippopotames, ou son fils y passerait inévitablement.
Les ardeurs du troupeau envers le navire se firent moins sauvages. De fait, le bateau royal, tanguait toujours mais ne se soulevait plus.
Le Nil passa de bouillonnant à une eau plus calme. Séthy psalmodiait toujours ses prières tout en maintenant le contact d' avec le mâle dominant du troupeau.
Celui- ci voyait moins rouge à présent et le bateau finit même par perdre son caractère de danger. Ses congénères, voyant leur leader se calmer, en firent de même. Séthy avait réussi, avec l' aide des Dieux, à calmer la fureur destructrice des animaux en colère.
Se retournant d' un bloc, il scruta la surface du Dieu Fleuve et blêmit en voyant la tache rouge. Celui qui saignait ainsi abondemment était bien mal en point.
Et Aarun qui ne refaisait pas surface. L' attente parut interminable, à Pharaon. Quand, enfin, il pût distinguer une forme qui remontait à la surface, il fût presque rassuré. Car si cela signifiait qu' Aarun remontait peut- être son fils, Ramsès, la tache s' épaississait à mesure de la remontée.
Quand enfin Aarun creva la surface, le pharaon et les hommes, maintenant rassemblés, purent voir que l' Empereur tenait dans ses bras le corp de Ramsès. Inconscient, le jeune prince fût aussitôt remonté à bord et étendu dans la cabine, sur des nattes de palme.
On le débarrassa de ses vêtements et le médecin du bord ne pût que constater l' inévitable : Ramsès, grièvement blessé, perdait énormément de sang.
Il serait perdu dans quelques heures, même avec un garot et en cotérisant la plaie.
Pharaon, ébranlé par cette annonce, resta très droit, très digne comme sa fonction l' exigeait. Il congédia le médecin et voulut rester seul avec son fils agonisant.
Quand tous furent sortis, Séthy ne pût retenir ses larmes et le souverain d' Egypte ne pu que se laisser aller à son chagrin.

Lucifer était de bonne humeur. Il adorait se parler et jamais, au cours des milliards d' années de son existence, il n' avait eu d' interlocuteur si à la hauteur de lui- même. Se parler à soi- même flattait son égo et il se délectait de cette sensation troublante.
La maison du marchand hittite ressemblait plus à un champ de batailles, qu' à la gentille haumière qu' elle était encore au début de la journée. De fait, Lucifer et Lucifer- prime s' étaient servi dans les réserves de nourritures, mais surtout dans les amphores de vins rares, qu' ils avaient asséchées sans le moindre scrupule. Il est donc inutile de préciser que les esprits étaient aussi embrumés que nébuleux, et que, l' alcool attisant l' envie de faire le Mal, les deux entités se mettaient à faire des plans pour renverser le pouvoir.
Pour Lucifer, la situation devenait moins pénible. Il allait mettre l' erreur de sa boucle- piège du temps à profit pour renverser la vapeur. Les paradoxes temporels lui ouvraient toute une série de portes auquelles il n' aurait jamais pensé.
<<- Si nous commencions maintenant, à appliquer notre plan de conquête, par quoi commencerais- tu ? demanda Lucifer- prime. >>
<<- Par le pouvoir religieux. Celui des prêtres de Thèbes. >>
<<- Pourquoi commencer par des prêtres ? Le pharaon est loin de sa capitale, emparons- nous du pouvoir politique. >>
<< Imagines que les prêtres découvrent les temples profanés. Pas de traces d' effraction. Les autels renversés, des statues fracassées. Et partout la marque de Seth. Notre marque en cette époque. Comprends- tu ? >>
<<- Je ne vois pas l' utilité de signer notre larcin. >>
<<- Si, à l' évidence, il s' agit d' une oeuvre de Seth, cela voudra dire qu' un pharaon dont son nom veut dire : "" de Seth "", n'est pas capable de maîtriser sa magie. Donc incapable de protéger le peuple. >>
<<- Je crois que je commence à comprendre, dit Lucifer- prime. Le peuple ne voudra plus d' un roi qui ne maîtrise plus les forces de l' au- delà. En appuyant sur les bons boutons, il se soulèvera. >>
L' idée se faisait gentiment son bonhomme de chemin dans l' esprit embrumé de Lucifer- prime. Renverser le pouvoir religieux, celui des prêtres de Thèbes, conduirait inmanquablement à la perte du pouvoir politique.
Une fois celui- ci acquis, il serait facile de refaire la même chose dans les autres royaumes de la terre et, ainsi, s' emparer de la planète toute entière.
Puis, grand rêve, de supplanter les forces de Dieu, dans l' Empire. La revanche serait alors prise sur l' espèce humaine.
Ce faisant, Lucifer- prime se demandait quand- même qui gouvernerait alors. Son double du futur semblait prendre l' initiative du commandement. Lucifer- prime laissait faire, conscient de l' expérience supplémentaire de son alter- ego. Mais une fois l' Empire à leurs bottes, lui laisserait- il un quelconque pouvoir.
De plus, Lucifer- prime était quand même le Maître des Enfers, soit peu enclin à partager. Il fallait prendre en compte que son futur double devait l' être aussi. Bien que l' associant entièrement à ses projets de conquêtes, Lucifer ne devait pas être plus partageur que Lui.
Commençant à peine à entrevoir les problèmes de paradoxe temporel, Lucifer- prime se fit la réflexion qu' il lui faudrait supprimer son double, une fois à l' apogée de sa tyrannie sur l' Empire. Pour ne pas être tué par lui- même, dans le futur en revenant dans le passé, il lui suffirait de ne pas faire ce voyage dans une espèce de piège du temps en boucle. Ainsi il ne pourra pas se rencontrer dans le passé, donc pas non plus se tuer. CQFD.
De son côté, Lucifer pensait exactement la même chose. Sa vraie nature reprenant le dessus au triple galop, il fomentait lui- aussi de se séparer définitivement de son double du passé. Peu enclin à se poser des questions sur les paradoxes, il pensait tout simplement qu' ils n' étaient pas aussi important que cela.
Le fait de se tuer dans le passé et d' empêcher son futur, ne voulait pas dire grands choses pour le Démon Supérieur. Il pensait que cela n' affecterait en rien sa nature et ne le ferait pas disparaître. En somme, s' il se tuait dans le passé, c' était pas de chance pour son moi passé. Un point c' est tout. On croyait impossible le voyage dans le temps, et, pourtant, il l' avait fait. Alors les paradoxes temporels...
Il reprit :
<<- Grace à mes pouvoirs, je peux nous introduire dans les lieux sacrés du temple de Karnak. Si nous partons ce soir, à l' abri de la nuit, je peux nous y transporter. >>
<<- Ca je sais le faire aussi, me déplacer furtivement et rapidement. Mais nous ne pouvons pas pénétrer dans un lieux sacré. >>
<<- Et pourquoi pas ? >> Rugit Lucifer.
<<- Mais à cause du traité de paix, je ne devrais même pas me trouver sur Terre, nous allons avoir toute la flotte de l' Empire sur le dos. >>
<<- L' Empire ne le saura que quand il sera trop tard, crois moi ! >>
Ce dernier échange suffit à convaincre Lucifer- prime. Ceci et une amphore de vin supplémentaire. Du lard fût découpé et le pain fût partagé et, bien sûr, posé retourné sur la table, signe de malédiction. Il fallait encore attendre quelques heures avant de passer à l' action, dans le temple d' Amon, à Thèbes. Autant le mettre à profit pour boire, manger et faire des plans.

Aarun, au bord de l' épuisement, reprenait son souffle sur le pont. Le sauvetage de Ramsès l' avait amené vers ses dernières forces. Non seulement il avait dû nager en eaux troubles, mais il avait aussi dû éloigner les animaux furibards. S' aidant de ses pouvoirs psychiques, il avait créé une sorte de bulle autour de lui, un bouclier magnétique assez puissant pour ne pas se faire happer par la gueule d' un hippopotame. Celà l' avait épuisé, mais il avait encore fallut ramener le jeune prince.
Sitôt la surface crevée, les gardes l' avait hissé à bord, non sans le laisser barboter encore quelques instants, le temps de remonter d' abord le fils du pharaon. Puis, tous s' étaient affairés autour du prince, le laissant, pantelant et tremblant, sur le pont. Après tout, il n' était qu' un étranger, un roi certe, mais un étranger tout de même.
Aarun savait normal qu' ils s' occupent d' abord de Ramsès, lui n' étant pas blessé, juste au bout du rouleau.
L' attaque avait cessée comme par magie. D' ailleurs, Aarun l' avait bien senti, il y avait de la magie la- dessous. Les attaques d' hippopotames étaient réputées meurtrières, et pas rares à cette époque. Mais tout de même, l' Empereur avait senti des ondes néfastes tout autour du bateau, puis, plus fortes, autour des animaux quand il avait plongé à la suite de Ramsès.
Dans l' Empire, un seul homme pouvait sentir de telles ondes maléfiques : l' Empereur Lui- même. Maîtrisant les forces considérables du Bien, le Mal était ressenti de très loin par les Empereurs. Ressentie comme une petite allergie, la source de l' attaque n' avait pas manqué se faire remarquer par Aarun. Il était sûr que quelqu' un s' était fait une joie d' aider le troupeau à devenir fou furieux.
Il laissa là ses réflexions pour plus tard, quand il vit les gardes sortir de la cabine. Si Ramsès n' était pas encore mort, les mines étaient d' enterrement quand- même. Personne ne dit mot et, sans un bruit, les marins accostèrent. Le voyage prenait subitement fin, semblait- il.
Le médecin qui les accompagnait, sorti à son tour de la petite cabine. Il essuya une larme qui pointait, et poussa un immense soupir. Il ne fallait pas être médecin pour comprendre qu' il avait abandonné tout espoir. Le jeune Ramsès serait- il mort ?
Aarun se releva péniblement et marcha à la rencontre de l' homme de science. Le souffle toujours court, il haleta plus qu' il ne parla, si bien que le traducteur n' y comprit absolument rien du tout. Aarun pensa que son appareil avait souffert du contact d' avec l' eau, mais non, les appareils de l' Empire étaient parfaitements étanches. Il reformula donc sa question en se forçant de respirer plus naturellement.
<<- Comment va le jeune prince ? >>
<<- Il ne survivra pas. Il mourra avant le coucher du soleil. >>
<<- Ne peux- tu rien tenter, une action désespérée... je ne sais pas... >>
<<- Toutes tentatives pour le sauver ne se solderaient que par une fin plus proche. Pharaon prépare déjà son fils au grand voyage. >>
Aarun accusa le coup. Sa tentative pour sauver le jeune prince avait échouée. Une chappe de tristesse tomba sur l' Empereur, à qui vint l' idée que le passé était irrémédiablement changé. S' il n' était entré en contact avec le pharaon, Ramsès serait devenu le grand bâtisseur que l' on connaît. D' autre part, c' était pure coïncidence que cette rencontre. Qu' aurait- il pût faire du fond de la tombe de la Vallée des Rois. Y mourir sans savoir où il était. Il avait bien fallu se faire une idée de sa situation. Et pour celà, s' éclairer. Qu' y pouvait- il, après tout, de s' être fait repéré par un garde qui aurait tout aussi bien passer pût par- là, bien plus tôt ou plus tard.
Aarun aurait voulu aider le jeune prince d' Egypte. Avec la technologie de l' Empire, il aurait sûrement eu plus d' une chance de vivre.
Cette pensée fit tilt dans l' esprit de notre Empereur. De la technologie impériale, il en avait. Il portait justement un tricordeur médical, à chacune de ses missions, afin de parer aux plus pressé, en cas de blessures. Bien que Mackoll soit un très bon médecin, le protocole exigeait de l' Empereur qu' il puisse se soigner, même séparé d' un médecin. On ne plaisantait pas avec les bobos d' un Empereur impérial.
Il n' y avait pas pensé toute suite, car il les avait rangés dans une besace fournie au palais de Séthy. D' abord pour en économiser les batteries, il les avait déconnectés. Après tout, ils ne lui servaient à rien en cette époque lointaine. N' ayant aucune chance de contacter l' Empire depuis la Terre, il les avait rangés, et oubliés.
Il se précipita vers la cabine, dont l' entrée lui fût refusée par les gardes.
<<- Désolé, Majesté, le pharaon veut être seul. >> Dit le garde sur un ton qui ne permettait aucune réponse.
<<- Je peux peut- être sauver le prince, je dois entrer ! >>
Séthy, ayant entendu le court échange verbal, donna l' ordre de le laisser passer. Aussitôt à l' intérieur, Aarun se dirigea vers la besace et en sorti son tricordeur médical. Il l' alluma et les voyants se mirent à clignoter.
Aarun le régla sur " diagnostique " et le passa au- dessus du corps de Ramsès. Le tricordeur bippa et un listing des fonctions vitales du jeune patient commença à se dérouler sur le petit écran plasma. Aarun demanda une analyse des soins à donner et fût rassuré des données qu' il obtint : les blessures dûes aux dent des animaux étaient nettes. En rapprochant les bords des plaies, le tricordeur pourrait en restaurer les tissus et les souder par cotérisation au laser. Pour les quelques côtes cassées, il suffirait de mettre en place un bon bandage de maintient, et dans quelques temps, le jeune prince serait complêtement guéri.
Un message au bas du listing indiquait pourtant, après ces bonnes nouvelles, que le prince avait perdu une grande quantité de sang. Et le verdict tomba enfin, implaquable : Sans transfusion, le prince mourrait à 80 %.
Le tricordeur indiqua encore le groupe sanguin nécessaire. Ironie du sort, il était du même groupe et du même réhsus que lui. Mais, à cette époque, les transfusions n' étaient pas connues et le tricordeur médical ne pouvait s' en charger.
Se tournant vers Séthy, il lui dit qu' il pouvait aider son fils à guérir, mais qu' il fallait faire vite.
Séthy donna son accord. Aarun fit venir le médecin pour l' aider dans sa tâche. Ils rapprochèrent les tissus déchirés et l' Empereur entreprit de les souder à nouveau. Le travail avançait vite et nombres d' hémorragies étaient stoppées. Plus le travail avançait, plus Ramsès avait de chances de s' en tirer. Il lui restait quand- même 20 % de chances de vivre, mais Aarun n' en dit rien au pharaon.
Tout en travaillant, l' Empereur se demandait s' il n' existait pas un moyen de faire une transfusion à Ramsès. Mais il avait beau chercher, ni les canules, ni les tuyaux en plastique n' existaient encore. Pas la peine de parler des mesures de stérélisation.
Et soudain il eût une illumination. Si la transfusion sanguine n' existait pas, il allait l' inventer.

