Le vieux roi se reposait sous un tamaris. Il aimait venir dans ce jardin, après les séances que lui imposait son rang. Ramsès se savait au bout de son chemin. bientôt il irait rejoindre ses ancêtres dans le firmament. Il commençait à s' assoupir quand un déplacement d' air le fit sursauter. il se redressa brusquement, puis s' apaisa tout aussitôt :
<<- Bonjour mon ami. >> dit le Pharaon d' une voix douce.
<<- Bonjour Ramsès, ou devrais- je dire Majesté ? >>
<<- Tu es roi d' une plus grande nation que la mienne, pas de ça entre nous. >> dit Ramsès en se retournant, tout sourire.
Le Pharaon dévisagea l' Empereur :
<<- Tu n' as pas changé en bientôt 70 années. J' aimerais connaître ton secret... >>
<<- A propos de secret... Tu n' as pas oublié de me rendre quelque chose, ce fameux jour ? >>
<<- Tu as su toutes ces années, et tu me l' as laissé ? >>
<<- Il paraît que tu as impressionné l' armée hittite à la seconde bataille de Kadesh. Avec un glaive armé de la lueur de Râ... >>
<<- Ainsi donc, l' histoire de ton temps se souvient de moi ? >>
Aarun, voyant la vivacité d' esprit de Pharaon encore totalement là, se fendit d' un sourire :
<<- Tu seras connu comme le plus grand Pharaon de tous les temps. Un grand bâtisseur et un grand... tricheur. >>
Le roi parti d' un éclat de rire a se nouer les boyaux. Aarun, de bon coeur, rit avec lui.
<<- Je te dois bien ça, mon ami. Encore merci pour tout. >> Coupa Ramsès en tendant un fuseur qu' il avait subtilisé dans la salle secrète, bien longtemps avant cette soirée là.
Aarun dissimula rapidement le fuseur dans une poche de sa combinaison. Se tournant vers le roi, il fit ses adieux. Ramsès, cependant, voulait le retenir .
<<- Et que se passera- t' il dorénavant, si tu pars ? >>
<<- Je pars et je reste en même temps. Si je suis resté si jeune par rapport à toi, c' est qu' en fait toutes ces années ne sont pas écoulées de la même manière pour moi. De mon point de vue, cela n' a duré qu' une nuit. >>
<<- Et pour combien de temps te rendors- tu ce soir ? >>
<<- Une centaine d' années. Je vais me réveiller de temps en temps et me rendormir ensuite, afin de bien contrôler que les accords passés soient respectés. Et ce jusqu' à que je rejoigne mon époque. >>
<<- Alors... tu n' es pas pressé... tu peux bien partager une coupe de vin avec un vieux Pharaon... >>
<<- Une coupe de vin... pourquoi pas... >>
Le vieux souverain et le jeune empereur se dirigèrent à l' intérieur du palais pharaonique. Avec des gestes lents mais pleins d' assurance, Ramsès versa deux coupes de vin au miel et en présenta une à Aarun.
<<- Il y a une chose, cependant, que je n' ai pas comprise, avança Pharaon, pourquoi le jeune Seth a-t' il tué le Seth de ton époque? >>
Aarun dévisagea un instant son vieil ami. Jusqu' à quel point pouvait- il lui raconter la vérité? Puis, voyant le règne et la vie de Ramsès s' achever, il se lança dans une grande explication:
<<- Le jeune Seth avait compris une chose: que son double du futur avait complêtement perdu la raison. Tablant sur le fait qu' une fois toute cette histoire terminée, le Seth du futur le tuerait sans hésiter, il a pris les devants. >>
<<- Mais en faisant cela, le Seth du futur ne serait- il pas mort, vu qu' il n' aurait jamais vécu jusqu' à ton époque? >>
<<- Je pense que oui, mais comme je te l' ai dis, mon Seth n' était que vanité. Il avait voyagé dans le temps bien que cela fut inconcevable, il tablait sur un autre miracle. Par contre, pour le Seth de ton époque, il pouvait en aller tout autrement. En tuant son double du futur, il n' attentait point à sa propre vie. Il lui suffira, dans des centaines d' années, de ne pas revenir dans le temps pour ne pas se faire tuer par lui- même. >>
<<- Et alors, reprit Ramsès, toute cette aventure que nous avons vécu n' aura jamais existée...>>
<<- bien sûr que si, elle fait maintenant partie du passé. >>
Le vieux roi médita un instant les paroles paradoxales du jeune Empereur. il porta sa coupe quelques fois, dans un silence méditatif, à sa bouche et laissa le fin liquide lui couler dans sa gorge. Il ne prenait pas toute l' ampleur des aboutissants de cette vieille aventure, mais peut- être fallait- il laisser l' histoire faire son chemin, après tout. Regardant Aarun dans les yeux, il posa une question qui devait être, a son ton, la dernière de cette entrevue:
<<- Et dans la tombe d' Akhenaton... que s' est- il dit? >>
<<- Un accord a été conclu entre toutes les parties. La Terre restera en marge des bagarres entre le Bien et le Mal et j' en serais le garant. >>
Ramsès, que la discussion avait passablement fatigué, s' endormit à l' ombre bienveillante de l' empereur. Celui- ci le regarda dormir un moment, en pensant que la prochaine fois qu' il le reverrait, se serait sur les murs décrépis des temples d' Egypte.
Aarun prit un drap de lin blanc et en recouvrit le vieux roi, caressa sa joue avec tendresse et s' en alla doucement. Pourtant, sur le pas de la terrasse, il se retourna:
<<- Adieu mon ami, Vie, Force, Santé. Longue vie à l' egypte ! >>
Réalité, de notre temps.
Le continuum sembla se rétrécir, se contracter sur lui- même. Puis, dans une explosion de couleurs, le Synoom apparu dans les étoiles. Le lourd bâtiment freina alors de toute sa puissance, et c' est vers les alentours de Pluton que celui- ci s' immobilisa. Le vaisseau impérial se redirigea vers la Terre et se mit en orbite géostationnaire au- dessus de l' Egypte.
Saaba fit de rapides calculs et stabilisa les données des scanners. Le point était enfin fait, et le signal de l' Empereur résonnait fort et clair sur les écrans de la console scientifique.
Mackoll lança à travers la passerelle :
<<- Commender, un message en hyper- ondes de la surface. Empereur en ligne. >>
<<- Sur écran principal. >>
Le visage de l' Empereur s' afficha sur la passerelle et les personnes présentes applaudirent. Saan ramena les hommes au calme et s' adressa à Aarun :
<<- Majesté, tout va bien ? >>
<<- Vous en avez mis du temps ! Ca bouchonnait dans les couloirs du temps ? >>
Saan soupira, ce qui eut pour effet de faire rire l' empereur aux éclats. La garde, réunie, s' en donna à joie à grands renforts de tapes sur l' épaules et les cuisses.
Tout était bel et bien revenu dans l' ordre.